Les apprentissages autonomes : et si les enfants étaient déjà naturellement capables d’apprendre ?

Quand on parle d’apprentissage, nous avons souvent en tête un schéma assez évident : quelqu’un qui sait transmet quelque chose à quelqu’un qui ne sait pas encore. L’adulte explique, organise, propose des exercices et accompagne progressivement l’enfant vers une connaissance ou une compétence.
Mais cette vision, si familière soit-elle, ne raconte pas toute l’histoire de nos apprentissages.
Avant même d’aller à l’école, un enfant apprend déjà énormément. Il apprend à marcher, à parler, à comprendre son environnement, à interagir avec les autres, à manipuler des objets et à résoudre une multitude de petits problèmes. Il observe, essaie, se trompe et recommence. Et il le fait sans qu’un programme ait été défini pour lui.
C’est à partir de cette évidence que la notion d’apprentissages autonomes devient particulièrement intéressante.
Apprendre sans forcément être enseigné
Un apprentissage autonome est souvent associé à l’idée d’un enfant qui apprend seul, en dehors de l’école ou des situations éducatives traditionnelles. Pourtant, la réalité est plus subtile.
Ce qui caractérise avant tout l’apprentissage autonome n’est pas forcément son cadre. Il peut avoir lieu dans une forêt, à la maison, dans un musée ou même autour d’un livre ou d’un exercice structuré. Il peut être informel ou, au contraire, prendre une forme très organisée.
La question essentielle est plutôt de savoir d’où vient l’élan d’apprendre.
Est-ce un adulte qui décide que c’est le moment d’apprendre quelque chose ? Ou est-ce une question, une envie, un besoin ou un projet qui émerge chez l’enfant lui-même ?
Un enfant qui souhaite apprendre à lire, comprendre comment fonctionnent les volcans, construire quelque chose de complexe ou maîtriser un instrument peut tout à fait rechercher des ressources, demander de l’aide et s’entraîner de manière très structurée. Son apprentissage reste autonome s’il est réellement porté par son propre désir de comprendre ou de progresser.
Cela permet de sortir d’une opposition parfois un peu simpliste entre apprentissage « scolaire » et apprentissage « libre ». Un apprentissage peut être structuré sans être imposé. Et, inversement, une activité qui semble libre peut être très dirigée par les attentes des adultes.

L’autonomie ne signifie pas laisser les enfants seuls
C’est probablement l’un des malentendus les plus fréquents autour de cette notion.
Faire confiance à la capacité des enfants à apprendre ne signifie pas les abandonner à eux-mêmes. L’autonomie n’est pas l’absence d’adultes, de cadre ou d’accompagnement.
Elle suppose au contraire un environnement riche, des ressources accessibles, du temps, de l’espace et des adultes attentifs. La différence se situe davantage dans la posture de ces adultes.
Plutôt que de décider en permanence de ce que l’enfant doit apprendre, comment et à quel moment, l’adulte peut observer ce qui se passe, répondre aux questions, proposer des possibilités, mettre des ressources à disposition et accompagner lorsque cela devient nécessaire.
Il ne s’agit donc pas de « ne rien faire ». Il s’agit parfois de résister à notre réflexe d’intervenir immédiatement, d’expliquer ou de montrer la bonne manière de faire.
Car lorsque nous apportons trop rapidement une réponse, nous pouvons aussi interrompre une recherche qui était en train de se construire.

Apprendre en suivant ses propres chemins
Les apprentissages des enfants ne suivent pas toujours une progression logique et linéaire. Ils peuvent passer beaucoup de temps sur un sujet qui nous semble secondaire, puis abandonner brutalement pour s'intéresser à tout autre chose.
Un enfant peut, par exemple, passer plusieurs semaines à construire des cabanes. De l’extérieur, on pourrait simplement dire qu’il joue. Mais cette activité peut progressivement l’amener à s’intéresser aux arbres, aux matériaux, aux outils, aux nœuds, à l’équilibre, aux mesures ou encore à la coopération avec les autres.
L’important n’est pas nécessairement de transformer chaque activité en leçon et de chercher immédiatement « ce que l’enfant apprend ». Les apprentissages ne sont pas toujours prévisibles à l’avance.
Ils émergent parfois d’un problème rencontré, d’une frustration, d’une discussion ou d’une nouvelle idée.
Et c’est peut-être précisément ce qui rend ces chemins si intéressants : l’enfant ne suit pas toujours celui que nous aurions imaginé pour lui.
Changer notre regard sur ce qui compte comme un apprentissage
Nous avons appris à reconnaître facilement certaines situations comme étant éducatives. Un enfant qui lit, écrit ou réalise un exercice est clairement identifié comme étant en train d’apprendre.
Mais que voyons-nous lorsqu’un groupe d’enfants passe une heure à négocier les règles d’un jeu ? Lorsqu’un enfant recommence dix fois un nœud jusqu’à réussir ? Lorsqu’il observe longuement un insecte avant de commencer à poser des questions ? Ou lorsqu’il passe son après-midi à imaginer comment construire quelque chose avec quelques branches et une corde ?
Ces situations sont souvent beaucoup plus complexes qu’elles n’en ont l’air.
Elles mobilisent des connaissances, des compétences, de la créativité, de la persévérance et des relations avec les autres. Pourtant, parce qu’aucun adulte n’a annoncé au départ : « Aujourd’hui, nous allons apprendre ceci », nous avons parfois du mal à les considérer comme de véritables apprentissages.
Les apprentissages autonomes nous invitent justement à élargir notre regard. À reconnaître que l’apprentissage ne commence pas nécessairement au moment où un adulte décide d’enseigner.

Et à la Forest School ?
Cette réflexion fait évidemment beaucoup écho à ce que nous vivons dans le cadre de la Forest School.
Passer du temps dans la nature ne garantit pas automatiquement que les enfants vont apprendre. Ce n’est pas la forêt qui possède, à elle seule, une mystérieuse recette éducative. Mais elle offre un environnement particulièrement riche en possibilités, en situations imprévues et en occasions d’explorer.
Un enfant peut venir pour courir, un autre pour observer, construire, manipuler ou simplement passer du temps avec les autres. Les projets ne sont pas toujours ceux que nous avions imaginés au départ et les chemins empruntés peuvent être très différents d’un enfant à l’autre.
Notre rôle n’est donc pas nécessairement de prévoir tout ce que chacun devra apprendre au cours d'une séance.
Il consiste aussi à créer les conditions pour que quelque chose puisse émerger : un environnement suffisamment riche, un cadre sécurisant, du temps pour approfondir, des ressources accessibles et une présence adulte attentive.
Parfois, cela signifie proposer. Parfois accompagner. Parfois répondre à une question.
Et parfois, simplement observer un enfant qui est déjà en train d’apprendre.
Faire confiance aux apprentissages autonomes ne signifie pas que les adultes deviennent inutiles. Cela nous invite plutôt à repenser notre rôle. Peut-être que nous ne sommes pas toujours là pour montrer le chemin.
Parfois, notre rôle est surtout de faire en sorte qu’il y ait suffisamment d’espace pour que chacun puisse trouver le sien.

Pour aller plus loin...
Si cette question des apprentissages autonomes vous interpelle et que vous souhaitez approfondir le sujet, voici quelques ressources qui ont nourri cette réflexion.
John Holt, Les apprentissages autonomes est évidemment une référence incontournable. Ce pédagogue américain a consacré une grande partie de son travail à observer la manière dont les enfants apprennent et à questionner notre tendance à vouloir constamment leur enseigner quelque chose. Son livre reste une porte d'entrée particulièrement intéressante pour découvrir la philosophie de l'apprentissage autonome.
Peter Gray, Libre pour apprendre propose une autre approche, davantage ancrée dans la psychologie et la recherche. Il explore notamment le rôle du jeu, de la liberté et de l'autonomie dans le développement et les apprentissages des enfants.
Pour celles et ceux qui souhaitent explorer des témoignages et d'autres réflexions autour du unschooling, on peut également consulter le dossier consacré aux apprentissages autonomes par le magazine Les Plumes, qui propose de nombreuses pistes bibliographiques et expériences de familles.
Enfin, le document à l'origine de cet article, « Les apprentissages autonomes racontés par 8 blogueurs », constitue lui aussi une bonne introduction au sujet et permet de découvrir différentes manières de comprendre et de mettre en pratique cette approche.
Ces ressources ne donnent évidemment pas une recette à appliquer. Elles ont plutôt le mérite d'ouvrir des questions : quelle place laisse-t-on réellement à la curiosité des enfants ? Comment les accompagner sans prendre systématiquement la direction à leur place ? Et comment créer des environnements suffisamment riches pour que leurs propres élans d'apprentissage puissent se développer ?



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